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Guitare LiveMagazineGuitare Live N° 19La Vihuela, ancêtre de la guitare

La Vihuela, ancêtre de la guitare

Parlons lutherie

Les violeros du 16me sicle possdaient indubitablement une technique de construction extrmement savante et sophistique. Un dos bomb et cannel, comme celui des instruments "Chambure" et "Diaz", est une ralisation dune difficult qui rebuterait maints luthiers actuels.

Certains documents nous fournissent des informations prcieuses sur la qualit des bois employs : les inventaires faits aprs le dcs de leurs propritaires sont, ce titre, des sources trs sres, qui nous indiquent quon apprciait le bois de rose ou dbne pour les vihuela les plus chres, tandis que les instruments plus modestes se contentaient de bois plus ordinaires, gnralement des fruitiers.

Nous avons vu que linstrument possdait des configurations et des tailles diverses, mais que la forme en huit et les six churs frettes en formaient le point commun.

La touche de la vihuela possdait, selon le rpertoire choisi et/ou lhabilet du vihueliste, entre 6 et 10 frettes, ralises en nouant des cordes (en boyau) autour du manche aux endroits appropris. Cette technique, encore employe de nos jours sur les instruments baroques, avait la fois un avantage et un inconvnient : elle permettait au musicien de rgler lui-mme la position des frettes, et, partant, de bichonner (ou, si le musicien tait mauvais, de dgrader !) le temprament de linstrument, par lger dplacement de la frette le long du manche.

Chacun inventait un temprament idal, avec plus ou moins de succs. Certains poussrent le raffinement jusqu raliser un double frettage, compos de deux cordes de diamtres diffrents permettant de faire la diffrence entre les demi-tons montants et les demi-tons descendants (diffrenciation qui avait encore cours lpoque) Puis, les douze demi-tons gaux simposant, on tablit la mesure exacte pour le frettage : la rgle de division par 18.
Ce chiffre correspond parfaitement au 17,817 employ aujourdhui par tous les luthiers. Il sagissait simplement de diviser la longueur totale du diapason (quel quil soit) par 18 pour obtenir la distance entre le sillet de tte et la premire frette. Utiliser ce mme chiffre pour diviser la longueur de corde restante entre cette premire frette et le sillet du chevalet permettait dobtenir la distance entre la premire et la seconde frette, et ainsi de suite.

La tension des cordes (en boyau de mouton) tait trois fois moins leve que celle des guitares actuelles, mais garantissait la sonorit riche et puissante requise pour interprter les polyphonies (principalement linaires) que lon trouve dans la musique du 16me sicle.

Pour finir, notons que le barrage de la table dharmonie tait trs simple, compos de deux ou trois barres transversales (cette configuration restera inchange sur toutes les guitares jusquau milieu du 19me sicle et linvention, par Torrs, du barrage en ventail voir mon article "lHistoire de la guitare" dans le numro 10 de Guitare Live).

 

Apoge et dclin

Dans le dernier tiers du 16me sicle, la vihuela est lapoge de sa popularit. Le rpertoire de musique compose pour elle est aussi florissant que le commerce li sa construction. La musique est omniprsente, les corporations de violeros puissantes et indpendantes. Les uvres majeures du rpertoire pour vihuela sont dj publies.

Voici la liste (succincte) de celles que lon connat le mieux de nos jours, et lon voit que toutes ces uvres ont t composes sur une priode de moins de deux dcennies :

  • "El Maestro", de Luis de Miln, publi en 1536
  • "Los seys libros del Delphin", de Luis de Narvez, publi en 1538
  • "Tres Libros de Msica", dAlonso Mudarra, publi en 1546
  • "Silva de sirenas", dEnrquez de Valderrbano, paru en 1547
  • "Libro de msica de Vihuela", de Diego Pisador, paru en 1552
  • "Orphnica Lyra", de Miguel de Fuenllana, paru en 1554

Page de couverture du recueil "El Maestro" de Luis de Miln (1536)
(linstrument reprsent rappelle celui du Muse Jacquemart-Andr)

Il y aurait beaucoup dire sur ces uvres et leurs auteurs, mais tel nest pas notre propos ici. Jaimerais cependant noter ceci : Luis Miln indique que les pices contenues dans son recueil "El Maestro" furent toutes improvises sur la vihuela avant dtre mises sur le papier.

Miln utilise une tablature proche de celle que nous utilisons de nos jours, avec une premire ligne indiquant la corde la plus aigue.


Tandis que beaucoup dautres compositeurs utilisent une tablature italienne, sur laquelle la premire ligne reprsente la corde la plus basse.


Certains contrats dimpression indiquent un tirage de plusieurs recueils 1000 ou 1500 exemplaires, ce qui est, une fois de plus, trs significatif de la popularit de la vihuela.

Mais, paralllement, un instrument moins sophistiqu et au rpertoire plus populaire se dveloppe : la guitare. Elle a la mme forme que la vihuela, mais se contente de 5 churs voire, parfois, de quatre. Quant aux frettes, sept lui suffisent dans la plupart des cas. Dun abord plus facile, elle va, en quelques dcennies, rattraper puis supplanter la vihuela - au point de la faire tout simplement disparatre.

Comme lillustre le cas de linstrument "Diaz", la diffrenciation finale dut devenir ardue, et beaucoup de guitares ont, probablement, port le nom de vihuela, alors que de nombreuses vihuelas se virent nommes guitares.

 

La vihuela retrouve

La renaissance de la vihuela commence la fin des annes 1920, lorsque le guitariste Emilio Pujol publie et interprte la guitare des transcriptions duvres pour vihuela. Passionn par son travail de pionnier, Pujol fait raliser une copie de linstrument du Muse Jacquemart Andr, en avril 1936, par le luthier Miguel Simplicio. Cest avec cet instrument quil effectue le premier enregistrement de musique pour vihuela (trois des "Pavanas" de Luis Miln).

Cette copie, laquelle manquait la connaissance approfondie du travail des luthiers du 16me sicle dont nous disposons aujourdhui, ntait pas totalement convaincante, mais elle eut limmense mrite de sortir linstrument de son oubli.

la mme poque, le musicologue amricain John Ward rdige une thse de doctorat sur la vihuela, quil termina en 1953, et qui constitue la premire tude globale sur le sujet. Ce texte, qui na jamais t publi, fait cependant longtemps figure de rfrence. Il a, surtout, le mrite de faire entrer ltude de la vihuela dans le domaine scientifique.

Cest Hopkinson Smith, lve dEmilio Pujol et de John Ward, qui fera, finalement, le lien dcisif entre le pass et le prsent, en ralisant, au milieu des annes 1980, des enregistrements bouleversants de musique pour vihuela.

Il est intressant de lire ce quun autre vihueliste moderne, John Griffiths, dit ce sujet dans un article pour le magazine Goldberg : "Dj trs rput comme instrumentiste au milieu des annes 1970, [Hopkinson Smith] mettait en cause, dans ses enregistrements controverss, les notions qui avaient cours alors sur la faon de jouer de la vihuela. Ce premier enregistrement, compos dextraits dEl Maestro (1984), imposa son intuition dj lgendaire sur la dynamique de la musique de Miln. Pour la premire fois, la musique soliste de Miln prenait une profondeur de caractre et une richesse de couleurs qui faisaient cho la personnalit musicale du compositeur lui-mme. Smith apportait une souplesse rythmique inconnue jusque-l, et les sonorits quil obtenait par son interprtation rvlaient les qualits polyphoniques de la vihuela comme jamais auparavant." (Traduction : Jol Surleau)

Comme vous aurez pu le lire dans mes portraits des guitaristes Robert Grossmann (Guitare Live N13) et Emanuele Segre (Guitare Live N 18) , la vihuela fait, dornavant, partie du rpertoire et de la collection dinstruments de beaucoup des guitaristes classiques actuels. Et cest une circonvolution de plus dans le destin de cet instrument fascinant, qui, rincarn dans toutes les guitares du monde, na, finalement, jamais cess de vivre, imposant son fantme subtil jusque dans le nombre de cordes devenu standard pour la guitare : six.

Textes et photos : Andr Stern a.k.a. Amidala (sauf vue de dos de la vihuela du Muse Jacquemart-Andr)

 

 

Pour en savoir plus, je vous recommande vivement la lecture du passionnant ouvrage publi par le Muse de la Musique :
Aux origines de la guitare
La vihuela de mano
Ouvrage collectif pluridisciplinaire
Collection : Cahiers du muse
ISBN : 2-914147-23-6
http://www.cite-musique.fr/francais/services/boutique/notice.asp?Id=931

 

 

Pour entendre des enregistrements de musique pour vihuela
http://magnatune.com/artists/albums/martin-luismilan

Andr Stern remercie :
M. Jol Dugot, conservateur du Muse de la Musique
M. Stphane Vaiedelich, responsable du Laboratoire de recherches et de restauration du Muse de la musique - et toute son quipe
M. Sainte Fare Garnot, conservateur du Muse Jacquemart Andr - et son quipe


Publié dans le magazine N° 19 de Juillet 2006


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